Alors que le ministre de la justice Gérald Darmanin a annoncé que la reconnaissance faciale serait utilisée pour identifier les participant·es au mouvement social en cours, nous republions la dernière partie de notre brochure « Reconnaissance faciale et contrôle d’identité : que peut faire la police ? » sortie en mars 2026. Ce texte revient sur les arguments historiques et politiques qui ne laissent pas d’autre choix que d’interdire cette technologie. Retrouvez la brochure en intégralité ici.
Nous ne voulons pas d’amélioration du cadre légal de la reconnaissance faciale ni de la manière dont elle est conçue. Nous nous opposons à son développement technique et commercial et nous exigeons son interdiction pure et simple car cette technologie ne peut, selon nous, que faire des ravages et nuire à nos liens et à nos existences.
A. La reconnaissance faciale s’inscrit dans l’histoire française du contrôle des corps
La reconnaissance faciale s’inscrit dans la longue histoire des technologies déployées par l’État pour contrôler sa population. Elle fait partie des techniques dites biométriques qui visent à mesurer et quantifier les corps, souvent sous couvert de scientificité, pour en réalité en faire des objets, les assujettir, les dominer. Ces techniques ont toujours occupé une place particulière dans la construction de la bureaucratie policière et judiciaire française et on les retrouve encore aujourd’hui dans le fonctionnement de l’État. En faisant de notre visage un identifiant numérique indélébile, la reconnaissance faciale s’ajoute ainsi aux différents systèmes de contrôle et disciplinarisation des corps.
Le système esclavagiste construit autour de la traite transatlantique reposait ainsi sur des techniques d’identification et de marquage des corps des Africain·es afin de leur assigner une valeur et les circonscrire à une dimension de propriété privée dont il et elles ne pouvaient échapper1Voir EDRi, The colonial biometric legacy at heart of new EU asylum system, 17 avril 2024 disponible ici et Simone Browne, Dark matters : on the Surveillance of Blackness, Octobre 2015 . Par ailleurs, un racisme scientifique va se développer en Europe et en Amérique du Nord avec le but de démontrer scientifiquement l’existence d’une hiérarchie raciale et sexuelle entre les êtres humains. Dans un contexte d’expansion des empires coloniaux européens au 19e siècle, des scientifiques à travers l’Europe cherchent à légitimer l’ordre politique établi en le faisant passer pour naturel, par l’étude et la mesure des crânes (phrénologie) ou des traits du visage (physiognomie), par exemple.
Cette vision selon laquelle on pourrait « lire » et classifier les corps va soutenir le développement de ce que l’on appelle l’anthropométrie. Cette technique vise à identifier les personnes via certaines parties de leur corps (par exemple, les empreintes digitales). En 1883, Alphonse Bertillon, agent de la préfecture de police de Paris, propose un système anthropométrique censé permettre l’identification à des fins judiciaires ou policières de toute personne ayant déjà été fichée selon sa méthode. Celle-ci consiste à décrire précisément les attributs physiques et corporels spécifiques d’une personne au travers de fiches de signalement, où sont détaillés méticuleusement le visage – front, profil, oreilles, nez, bouche, menton – les cicatrices, grains de beauté, tatouages ou encore la colorimétrie de l’iris.
Pour cela, le « bertillonage » implique de mesurer précisément, à l’aide d’instruments, le corps des prévenu·es pour l’inscrire sur une fiche. Ce modèle sera repris ensuite mondialement2Ilsen About, Les fondations d’un système national d’identification policière en France (1893-1914), 2004.
Ce moment coïncide avec l’apparition de la photographie qui, couplée à ce système, s’avère être un outil efficace d’identification. Les techniques de quantification des corps vont alors servir à contrôler plus largement des groupes que l’État veut garder sous sa domination comme les anarchistes ou les personnes « indigènes » qui devront fournir leur photographie auprès des administrations coloniales au début du XXe siècle3Ilsen About, Identités indigènes et police coloniale. L’introduction de l’anthropométrie judiciaire en Algérie, 1890-1910 disponible ici tandis que les « nomades », c’est-à-dire les personnes n’ayant pas de résidence fixe, se verront imposer à partir de 1912 un carnet anthropométrique. Ensuite, avec l’apparition du contrôle aux frontières, les étranger·es auront l’obligation de posséder une carte de séjour. Cet encartement sera généralisé à tous·tes les citoyen·nes par le gouvernement de Vichy avec la création de la carte d’identité4Gerard Noiriel, «L’identification des personnes» dans Du papier à la biométrie : identifier les individus, 2006.
Ainsi se construit le système d’identification qui demeure aujourd’hui. D’un coté, tout le monde doit avoir des papiers qui lient son visage et son corps à son identité administrative. De l’autre, l’État crée des fichiers centralisés, d’abord judiciaire puis d’état civil, afin d’être en mesure de vérifier en permanence la réalité de ces identités.
La reconnaissance faciale est une étape supplémentaire de ce mécanisme. Le visage, obligatoirement découvert, devient l’interface entre l’intériorité de la personne et le monde extérieur5Assia Wirth, La surveillance composite des images photographiques à l’origine des technologies d’analyse faciale, 2024, disponible ici . Il doit pouvoir faire l’objet d’une lecture automatisée à notre insu et de façon invisible, comme un « code-barre » lié à un être vivant, pour que notre identité soit mise à nue. Ce marqueur permanent empêche alors tout anonymat, notion de plus en plus restreinte par l’État, et exclut tout échappatoire. Il instaure une forme de contrôle d’identité permanent. Les quelques applications non-sécuritaires anecdotiques6Il existe des utilisations de la reconnaissance faciale présentées comme des méthodes « d’authentification », c’est-à-dire des usages où la personne se soumet d’elle-même à la technologie. C’est le cas du déverrouillage de téléphone, du passage de portiques dans les aéroports ou des méthodes pour prouver son identité en ligne. Aucune de ces méthodes n’est nécessaire, elles constituent un pied dans la porte permettant d’habituer la population à se scanner elle-même le visage, rendant acceptable voire récréatif l’usage de la reconnaissance faciale. de la reconnaissance faciale ne servent qu’à la rendre acceptable tout en nous habituant à considérer nous-même notre visage comme un matricule que l’on se retrouve à scanner de notre plein gré.
Aussi, les techniques de reconnaissance faciale fonctionnent via des systèmes de classification et de schématisation du visage qui reposent sur des catégories raciales et de genre. Ainsi, elles reproduisent et exacerbent les mécanismes de racisme, d’inégalité et de violence systémique de l’État7Voir Luke Stark, Facial recognition is the plutonium of AI, avril 2019, XRDS disponible ici, rendant certains visages plus à même d’être distingués que d’autres8Voir le projet Gender Shades.
Comme toutes les technologies, la reconnaissance faciale n’est ni « bonne », ni « mauvaise » et encore moins « neutre ». Elle existe dans un contexte de rapport de force ou elle est « bonne » pour les intérêts de la classe dirigeante et des entreprises qui la fabriquent et « mauvaise » pour les autres, surtout pour les personnes déjà victimes d’oppressions.
Il est alors stratégique de s’y opposer frontalement sans se laisser bercer par la croyance qu’il y aurait un chemin à tracer pour imaginer une « reconnaissance faciale éthique ». Les effets sociaux de cette technologie sont tellement dévastateurs qu’il convient non pas d’en interdire ou d’en autoriser certains usages, mais de comprendre qu’elle reste avant tout un outil militaire, conçu pour contrôler les populations, pour surveiller et réprimer. Certaines technologies sont si dangereuses qu’elles sont régulées ou interdites (comme le clonage ou l’exploitation du plutonium). Il faut en faire de même avec la reconnaissance faciale.
B. La reconnaissance faciale est façonnée par la convergence entre intérêts économiques et sécuritaires
On nous présente souvent les « innovations technologiques » comme étant uniquement le fruit d’un progrès technique, décorrélé du reste de la société. En réalité, lorsqu’une technologie émerge, elle est le résultat de volontés politiques et économiques de groupes en position de pouvoir et qui influencent la forme même de cette technologie. La reconnaissance faciale est en cela un exemple typique : voulue par les États et développée par le complexe militaro-industriel, cela fait plus de vingt ans qu’elle se prépare pour identifier les populations.
Comme pour toute technique reposant sur de « l’intelligence artificielle », la reconnaissance faciale est rendue possible par une accumulation d’énormément de données en amont, en l’occurrence des photographies de visages. Cette collecte a été sciemment organisée par l’industrie pendant des années et a été grandement facilitée par la multiplication des sources d’images, qu’il s’agisse des réseaux sociaux ou de la surveillance de l’espace public. Cet accaparement de nos visages s’est le plus souvent fait dans l’opacité et sans le consentement des personnes, pour constituer des bases de données de millions de photos venues d’Instagram, Flickr, Youtube9Voir Adam Harvey, Today’s Selfie Is Tomorrow’s Biometric Profile, 2022 disponible ici et Kashmir Hill, Your Face Belongs to Us, Random House, Aout 2024…
Les entreprises se sont également chargées dans un deuxième temps de faire « annoter » ces photographies, de sorte à faire apparaître sur les visages les informations nécessaires à l’analyse automatisée par un algorithme. Ce travail qui consiste à dessiner, photo par photo, des points et des traits sur les visages (sur le nez, les yeux, la bouche.., voir le préambule). est en général sous-traité à des travailleur·euses – le plus souvent exploité·es – de pays du Sud global, tel que Madagascar. Les algorithmes sont ensuite conçus et entraînés par des ingénieurs pour être intégrés dans un logiciel destiné à la vente. Nos visages sont ainsi mis en données pour que les entreprises se fassent de l’argent dessus, améliorent leurs algorithmes et les vendent sur le marché international.
La reconnaissance faciale existe donc aujourd’hui principalement parce que des entreprises ont répondu aux demandes de surveillance des États, voyant dans le contrôle des populations des intérêts économiques importants. Ce marché échappe cependant aux seules mains des gouvernements puisque des entreprises comme Clearview et PimEyes proposent aujourd’hui des outils de reconnaissance faciale accessibles au grand public, en pillant et en utilisant également les photos que nous avons laissées sur Internet. Condamnées dans de nombreux pays, ces entreprises n’ont que faire de la loi et des personnes victimes de leurs outils de contrôle qui sont rendus librement accessibles par tous·tes et au détriment de tous·tes.
Le complexe militaro-industriel français s’est taillé une place très importante dans cet écosystème. La multinationale française Idemia s’est longtemps targuée d’être numéro 1 sur le créneau des logiciels de reconnaissance faciale. Cette entreprise affine ses outils au sein des aéroports français (avec les dispositifs PARAFE), brésiliens, états-uniens, norvégiens et partout dans l’UE avec le système Entry/ Exit, pour ensuite les vendre à des polices et des États du monde entier, notamment à la police australienne, à l’Arabie Saoudite, mais également à Interpol et ses 196 pays membres.
À ses cotés, Thalès se positionne également comme un acteur clé de la reconnaissante faciale depuis le rachat de Gemalto en 2019. La méga-entreprise militaire française équipe notamment les polices suisse ou slovaque ainsi que les aéroports indiens. On trouve également Ipsotek (filiale d’Eviden, anciennement Atos) qui se place discrètement dans le marché. Sans oublier les nombreuses entreprises et start-ups telles que XXII, Orasio, Videtics ou Wintics qui, si elles ne font pas de la reconnaissance faciale à proprement parler, développent des algorithmes similaires pour analyser le reste de notre corps, vêtements, comportements, ou d’analyse faciale d’émotions, et s’intègrent dans la même catégorie des technologies biométriques. Ces entreprises ont pu prospérer grâce à des commandes venues de la police et de l’armée française tout en étant bénéficiaires d’investissements publics, notamment via la Banque Publique d’investissement (Bpifrance).
La reconnaissance faciale est donc devenue une offre commerciale au sein d’un marché mondial à double usage. Cette technologie peut en effet être à la fois utilisée pour des applications « grand public » et à des fins répressives. Tel est le cas du logiciel de Clearview qui propose des services récréatifs tout en étant utilisée par de nombreuses polices dans le monde.
Cela ne doit pas faire oublier que ces algorithmes sont principalement conçus et développés par et pour des armées. La Chine utilise des logiciels d’identification dans sa politique génocidaire contre les Ouïghours quand l’armée israélienne déploie des systèmes de reconnaissance faciale aux checkpoints à Gaza et en Cisjordanie. L’usage systématique de la reconnaissance faciale renforce la surveillance et le contrôle généralisés de la population palestinienne et constitue un pilier technologique de la politique génocidaire des autorités israéliennes.
C. La reconnaissance faciale est un instrument de la violence d’État
Si la reconnaissance faciale est présentée aujourd’hui comme utile ou légitime, c’est aussi la conséquence des nombreuses politiques répressives qui l’ont précédée.
Les années 2000 ont été un accélérateur de politiques sécuritaires. Les attentats du 11 septembre 2001 ont ouvert les vannes des lois de surveillance dans les pays occidentaux au nom de « la guerre contre la terreur ». Les cadres juridiques d’exception déployés au nom de la lutte anti-terroriste se sont multipliés, renversant la logique de la répression : on ne cherchait plus à retrouver des personnes qui avaient commis des infractions mais à anticiper leurs actions, à deviner leurs intentions. Pour cela, tous les moyens étaient permis, parmi lesquels la multiplication des outils de surveillance et de contrôle. De plus, la numérisation des modes de communication offrait alors un nouveau et large spectre d’informations à exploiter.
En parallèle, la répression policière du quotidien – qui cible depuis toujours un certain nombre de groupes et de minorités – s’est accentuée dans les années Sarkozy. Au nom d’un populisme pénal, la question de « l’insécurité » est devenue le moteur de nombreuses évolutions législatives, exploitant davantage un sentiment de peur que la connaissance d’une réalité matérielle des mécanismes de la criminalité. Le résultat est net : davantage d’amendes liées à l’apparition de nouveaux délits (« groupements » par exemple), davantage de caméras, davantage de fichiers. Et les populations ciblées sont toujours les mêmes : les habitant·es des quartiers populaires, les étranger·es, les précaires, les personnes vivant et travaillant dans la rue, les personnes racisées, les musulman·es…
Ce qu’on appelait le « tournant » sécuritaire est devenu une situation irréversible dans les années 2010 avec à la fois l’état d’urgence de 2015 et la généralisation de nouvelles technologies policières. D’une part, l’administration, tels que le Ministère de l’intérieur ou les préfets, se sont vus dotés de nombreux pouvoirs répressifs (perquisition et assignation à résidence) pour imiter les juges sans en être un. D’autre part, le nombre de fichiers a explosé, la nature des outils de surveillance et des caméras s’est transformée (drones, caméras piétons, vidéosurveillance algorithmique…) et les pouvoirs coercitifs ont été étendus à de nouvelles sphères avec l’expansion de la sécurité privée.
Le même objectif est affiché à chaque nouvelle loi : anticiper et empêcher les actes avant qu’ils aient lieu. Au nom de cette croyance de la « prévention » – qui est en réalité une répression -, on veut pouvoir trouver de potentiels suspects avant même un passage à l’acte. La reconnaissance faciale remplit parfaitement ce cahier des charges puisqu’elle permet de contrôler et identifier à tout moment une personne et de connaître immédiatement son histoire et son passé à son insu ou même contre sa volonté. Elle donne un pouvoir d’omniscience à la police qui saura si cette personne doit être mise dans la catégorie des personnes à suspecter ou non.
La reconnaissance faciale permet également de traquer les personnes. Notre visage est unique et la loi réprime pénalement toute dissimulation. D’une part, le maillage des caméras de surveillance est aujourd’hui si important dans la plupart des villes qu’il est difficile de ne pas laisser de trace de nos passages. D’autre part, les policiers sont équipés de dispositifs qu’ils peuvent mettre dans leurs poches et sortir à tout instant. Il est difficile d’échapper à cette surveillance totale et il serait illusoire de penser que la reconnaissance faciale n’est un danger que pour celles et ceux qui ont commis quelque chose de grave.
Si aujourd’hui vous n’êtes pas concerné·es par la répression (qui s’abat principalement sur les musulman·es, les militant·es ou les étranger·es), rien ne dit que vous en serez préservé·es demain. Il ne faut jamais oublier que c’est l’État qui détermine les groupes à persécuter en fonction de ses intérêts et que ceux-ci évoluent dans le temps, l’espace en fonction des visions politiques de ceux qui nous gouvernent. Les technologies de surveillance, elles, sont prêtes à l’emploi dès aujourd’hui et les volontés de les perfectionner, d’élargir leur usage, de les financer et de les promouvoir sont très actives.
Rappelons-nous que le système de fichage inspiré de Bertillon était une technique bien rodée quand le régime de Vichy s’est installé. Les collaborationnistes ont ainsi pu immédiatement utiliser ces techniques pour identifier, classer, repérer là où habitaient les Juif·ves pour organiser les rafles et réprimer les communistes et les résistantes. Ils n’ont rien eu à inventer. De la même manière, la traque des personnes étrangères actuellement opérée par les agents de la ICE aux États-Unis repose sur le harcèlement par des contrôles d’identités au cours desquels la reconnaissance faciale est utilisée pour empêcher de dissimuler son identité. Trump n’a pas eu à développer de logiciels, ils étaient déjà prêts.
Si les exemples ci-dessus peuvent sembler éloignés géographiquement ou historiquement, ils amènent à une conclusion politique pourtant toujours d’actualité : chaque technologie de surveillance n’a pas d’autre but que de réprimer et sera utilisée comme telle par les gouvernements. Maintenant que cet arsenal de surveillance existe, il n’attend que d’être déployé par les extrême droites du monde entier. Il suffirait de donner des instructions pour le mettre au service de leurs idéologies racistes, xénophobes, homophobes ou discriminatoires de toutes sortes, en vue de bannir une population ou la moindre opposition politique.
La reconnaissance faciale est donc l’incarnation même des technologies de contrôle et de surveillance. Elle impose l’idée que l’État serait en droit de tout savoir sur nous et pourrait lire sur notre visage des informations sur notre passé, nos convictions, nos faiblesses.
Cette perspective nous est inacceptable. C’est pourquoi nous nous opposons totalement à cette technologie. Nous devons préserver notre droit à l’anonymat et notre capacité à agir et à aller et venir librement. Nous ne voulons pas d’un outil de contrôle qui permet à un État et à sa police de harceler, discriminer et opprimer une partie de la population.
Interdisons la reconnaissance faciale.
Pour nous aider dans ce combat, n’hésitez pas à nous faire un don.
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