L’Internet des personnes

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Cet article a été écrit dans le courant de l’année 2019 et participe d’un dossier réalisé pour Ritimo “Faire d’internet un monde meilleur” et publié sur leur site.

Monde connecté.

Nous vivons dans un monde connecté. Que nous le voulions ou non, nous vivons dans des sociétés construites par la réduction du coût de connexion entre les personnes, les ressources et les idées. Connecter des choses, c’est établir un lien entre celles-ci afin de transférer de l’information entre elles. Connecter des choses, c’est leur permettre de s’influencer mutuellement via la transmission de cette information. C’est permettre à ces entités de prendre en compte l’autre et d’adapter son comportement aux conditions par l’intermédiaire de boucles de rétroaction. Ces boucles de rétroactions sont des informations sur l’état du système utilisé pour adapter son comportement. Par exemple, un radiateur adapte son comportement en fonction de la consigne de température que lui fournit le thermostat, et, dans le même temps, le thermostat modifie sa consigne en fonction de la température de la pièce dans laquelle il se trouve.

L’étude de ces connexions et de leur fonctionnement est décrite par la cybernétique. Cette science analytique permet de décrire un système non pas par ses composants internes, mais par ses connexions à son environnement. La fonction, et donc la place dans le monde, d’une entité se fait par les connexions de celle-ci aux autres. C’est-à-dire que la fonction est définie par l’ensemble des connexions d’une entité. Il n’est pas possible pour un radiateur de maintenir une température de 19°C sans connexion à un système de mesure de température par exemple, et il ne peut donc pas remplir sa fonction.

Afin de simplifier ces connexions, on utilise des standards formels. Le radiateur sait qu’il n’est pas encore arrivé à température parce qu’il n’a pas reçu un signal très spécifique qui lui est adressé. Et c’est cette description des méthodes de connexion qu’on appelle un protocole. Pour que la connexion s’établisse, il faut que les parties impliquées sachent comment échanger des informations et comment décoder celles qu’elles reçoivent. Le protocole utilisé pour une connexion va donc définir les types d’informations, et la fonction des parties impliquées dans ces échanges.

Ces protocoles sont souvent empilés les uns dans les autres, afin de pouvoir multiplier les niveaux de communication et d’information. Par exemple, pour lire cet article, vous vous êtes connectés avec votre machine, utilisant un système d’affichage et d’écriture — une interface humain·e-machine, pilotée par le système d’exploitation de votre machine et qui alloue différentes ressources (affichage, mémoire interne, etc.) à votre connexion. Il établit également d’autres connexions avec les éléments matériels de votre machine — processeurs, mémoire vive, périphériques de stockages — qui sont ensuite connectés entre eux par d’autres protocoles, etc. De la même façon, votre ordinateur est également connecté par une carte réseau à un point d’accès Internet, en utilisant un protocole — avec ou sans fil (au rang desquels le Wifi, mais aussi la 4G par exemple), cet appareil est lui-même connecté à un répartiteur, connecté à un cœur de réseau, puis à un entrepôt de données, et ainsi de suite, jusqu’à ce que, de connexion en connexion, de protocoles imbriqués les uns dans les autres, vous ayez établi un lien jusqu’à cet article et qu’il puisse s’afficher sur votre écran afin que vous puissiez le lire.

Cette imbrication de protocoles permet à des appareils ayant des fonctions différentes de pouvoir travailler collectivement et former une entité plus grande qu’eux, fournissant une interface plus souple sur laquelle agir. On ne s’occupe que rarement des détails des connexions entre votre carte graphique et votre processeur par exemple, mais on sait qu’il est possible de s’en servir pour afficher n’importe quel texte ou n’importe quelle image, animée ou non, sans se soucier de respecter très strictement un protocole spécifique.

Ce travail collaboratif n’est rendu possible que parce que ces protocoles sont disponibles pour tous. N’importe qui désirant connecter quelque chose à Internet peut le faire, et ce sans demander une certification préalable. Il est même possible de ne pas respecter l’intégralité du protocole défini ou de vouloir s’attaquer à l’intégrité de ce réseau. C’est un bon moyen de ne pas se faire apprécier des autres personnes connectées à Internet, mais il est possible de le faire, car le protocole nécessaire (IP dans sa version 4 ou 6) est ouvert, documenté, standardisé, et suffisamment simple pour faire en sorte que n’importe quelle machine puisse le parler. Ce protocole IP permet de transporter des données entre deux machines connectées entre elles, en ne précisant que peu de choses sur le contenu de la donnée elle-même.

À l’inverse, le protocole HTTP, que vous avez utilisé avec votre navigateur, est un protocole plus complexe, autorisant plus de choses, mais plus sensible aux erreurs. C’est un protocole de type client-serveur, dans lequel un client demande une ressource à un serveur, serveur qui la restitue ensuite au client. HTTP ne s’occupe pas de savoir comment la donnée est transmise, c’est le rôle d’IP (et de son siamois TCP) pas le sien. Ce n’est pas non plus son rôle de mettre en page le contenu, c’est celui du navigateur qui, en utilisant le protocole (x)HTML pourra afficher correctement le texte, et créer des liens entre eux. Le standard (x)HTML a une fonction structurante et se base lui-même sur un autre protocole, appelé XML, et ainsi de suite.

Internet des cultures

Dans notre vie quotidienne, nous utilisons des protocoles de haut niveau, et relativement bien définis, pour communiquer les uns avec les autres. Les conventions sociales et culturelles, par exemple celle de serrer la main ou de s’embrasser, varient d’un endroit à l’autre. Ce sont ces conventions sociales que les parents essayent d’inculquer à leurs enfants, afin que ces derniers puissent comprendre le monde dans lequel ils grandissent. Ce sont aussi ces conventions sociales qui amènent à la structure du langage naturel, des langues que nous utilisons pour parler les uns aux autres et faire société ensemble. Ces protocoles permettent de décrire des choses beaucoup plus complexes et abstraites que ne le peuvent les systèmes numériques, mais décrivent tout autant la personne qui en fait usage. Un des exemples qui me vient en tête est le vouvoiement. C’est un protocole typiquement français que les anglo-saxons, par exemple, ne comprennent pas, et qui les amène à faire de nombreuses erreurs protocolaires, nous poussant parfois à les considérer comme malpolis. Du moins, pour les personnes reconnaissant la pertinence de ce protocole.

Notre pensée et notre langue sont inextricablement liées. Sans nécessairement chercher à résoudre qui de la langue et de la pensée arrive en premier, la langue que l’on utilise reflète notre pensée. Les protocoles que j’utilise au quotidien pour communiquer avec les autres sont définis par une part commune de nos pensées, cette partie qui constitue la culture. La connexion entre nous nous permet de partager partiellement nos pensées, et la dialectique, par exemple, est un des protocoles que l’on peut utiliser pour communiquer de manière structurée avec les autres. Cela nécessite que le champ lexical disponible, la grammaire utilisée, les éléments descriptifs des protocoles donc, limitent les pensées que l’on peut échanger. C’est toute la difficulté de la pédagogie par exemple, il faut transmettre une idée à quelqu’un qui ne la connaît pas, et donc formaliser l’échange. C’est pour cette raison que, dans de nombreux domaines, des jargons apparaissent, transcendant parfois les langues locales des personnes, afin de permettre une transmission de connaissance. C’est aussi la standardisation de la langue qui est, par exemple, au cœur des préoccupations d’Orwell lorsqu’il décrit la novlangue dans 1984. C’est une langue très appauvrie, ne contenant qu’un nombre limité de mots et de fonctions, et qui rend, de fait, coûteuse la discussion sur des sujets politiques. Comment parler de liberté si vous n’avez pas de mots pour décrire ce concept autre que penséecrime ? Il vous faudra l’expliquer avec cette langue commune, contenant peu de mots, lui associant ensuite un mot que seuls vous et votre interlocuteur·rice connaîtrez. Et il faudra recommencer à chaque fois que vous voulez expliquer votre idée à quelqu’un·e d’autre.

Contrôler la langue permet donc de contrôler les échanges entre les personnes, leurs dialogues et leur rapport au monde. La langue française a, par exemple, été ainsi standardisée par l’Académie Nationale au XVII° siècle et est, depuis, au centre de nombreux combats entre conservateurs et réformateurs, notamment sur le rôle de l’académie dans la mise en avant du genre masculin par défaut (contrairement à l’anglais par exemple, ou à de nombreuses langues) ou s’opposant à la modernisation de la langue. Il n’est d’ailleurs pas innocent que cette académie ait été créée par Richelieu afin d’étendre son influence sur la société française de l’époque.

Contrôler les protocoles de communications permet donc de contrôler l’échange d’information entre individus. C’est conscientes de ce pouvoir que les personnes qui ont participé à la création et à l’émergence d’Internet ont fait attention à créer des protocoles agnostiques, c’est à dire dont le comportement ne change pas en fonction du contenu. C’est le principe à la base de la neutralité des réseaux. C’est une neutralité idéologique — le réseau ne prend pas parti pour tel ou tel contenu —, mais pas une neutralité sociale. L’existence de réseaux interconnectés qui utilisent ces protocoles agnostiques rend possible l’échange d’une multitude d’informations, et permet donc de laisser aux personnes le contrôle sur leurs connexions avec leurs pairs. La gestion collective de ce bien commun mondial qu’est ce réseau de réseaux n’est rendue possible que parce que les protocoles utilisés, et leur ouverture, permettent à tout le monde de participer à sa gouvernance. Et le fonctionnement des organes de gouvernance dont s’est doté ce réseau obéissent aussi à des protocoles précis et détaillés, garantissant que leur contrôle ne pourra pas tomber directement entre les mains d’un seul acteur hégémonique.

Émergence des titans

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ont cependant, petit à petit, rachat par rachat, infiltré et pris le contrôle partiel de ces organes. Sous couvert d’améliorer la sécurité des personnes, de réduire la pollution ou de lutter contre la contrefaçon, ils ont transformé ces protocoles agnostiques en portail de validation et d’identification. Plus moyen d’envoyer un mail à Google sans avoir au préalable installé des protocoles ayant pour but de montrer patte blanche. Plus moyen de pouvoir poster un message sur Facebook en utilisant une application non officielle. En vendant les mythes de la performance, de la nécessité d’avoir des contenus dans des définitions supérieures à celle que peut détecter notre œil et de l’instantanéité, les GAFAM ont créé des silos étanches, auxquels on ne peut se connecter qu’en utilisant leurs protocoles.

Ces silos — ces plateformes — permettent aux GAFAM de contrôler nos connexions avec les autres, leur permettant non pas de savoir qui nous sommes, mais bel et bien de décider comment l’on pense. Cela se voit aussi bien par la suppression de certains propos politiques, tout en faisant la promotion de contenus de haine, que par l’enfermement des personnes travaillant dans cet écosystème à n’utiliser que des protocoles dont la fonction est de rendre financièrement rentable la captation des utilisateur·rices. Si j’ai un marteau en main, mes problèmes tendent à ressembler à des clous dit-on. Si j’ai en main un protocole de surveillance, de mesure et de contrôle de la pensée, alors tous mes problèmes deviennent des problèmes de quantification et d’analyse de données.

D’un ensemble vivant et évoluant sans cesse, décrit par des protocoles permettant de ne pas hiérarchiser ou classifier le contenu et les idées, nous avons une novlangue protocolaire écrite par les GAFAM et dont le seul but et de promouvoir leurs visions conservatrices et capitalistesOkhin – La Quadrature du Net, « De la modération », 22 juil. 2019, https://www.laquadrature.net/2019/07/22/de-la-moderation/. Il ne m’est pas possible de quitter Facebook, car j’entretiens des connexions avec des personnes qui y sont, et que, de fait, je suis présent sur Facebook, sans même y avoir de compte. Il n’est pas possible de trouver une plateforme alternative, car l’on se retrouve alors avec le même problème : une plateforme qui va se retrouver en charge de choisir les connexions qu’elle effectue avec le monde, et donc de décider comment les personnes qui utilisent ses services voient le monde et se définissent. Ces plateformes alternatives, utilisant souvent une gouvernance fédérée (partagée entre les participant·es et acteurs de la plateforme), sont un premier pas intéressant, mais qui utilise toujours les outils des GAFAM : des protocoles chargés de trier le bon contenu du mauvais, en rendant obligatoire l’utilisation de contrôle d’accès par exemple, ou en favorisant les contenus largement demandés aux autres et en perpétuant la chasse aux Likes et autres Retweet.

La solution est la suppression des plateformes. Il nous faut réutiliser des protocoles agnostiques, ne requérant pas de certification préalable, permettant à n’importe quelle machine participant au réseau d’être acteur de celui-ci et non un simple consommateur de données. Ces protocoles existent déjà : ce sont tous les protocoles fonctionnant en pair-à-pair. Le protocole BitTorrent, par exemple, permet de s’échanger des fichiers sans passer par un serveur central. Avec l’avantage supplémentaire que, à chaque fois que je veux lire le contenu de ce fichier, je n’ai besoin ni d’être connecté à Internet ni de retélécharger intégralement le fichier (ce qui est le cas des plateformes de streaming par exemple). Le fonctionnement en pair-à-pair permet également de mobiliser l’ensemble des ressources des participant·es du réseau, au lieu du modèle actuel dans lequel nos machines sont passives le plus clair de leur temps.

Effectivement, la surveillance des connexions, sans plateformes par laquelle on peut passer, rend complexe et coûteuse l’observation des groupes sociaux. Mais ces systèmes en pair-à-pair permettent à chacun de pouvoir se déterminer, en fonction des liens qu’il entretient avec le monde, liens qui reviennent partiellement sous son contrôle dans un tel modèle. Cet internet des protocoles permet de pouvoir penser librement, de se définir comme on l’entend, de se documenter sur le monde pour essayer de le comprendre, sans s’inféoder aux décisions politiques et arbitraires d’entités ne rendant de compte à personne d’autre que leurs investisseurs et actionnaires.