Faut-il réguler Internet ? (2/2)

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Cet article a été écrit dans le courant de l’année 2019 et participe d’un dossier réalisé pour Ritimo “Faire d’internet un monde meilleur” et publié sur leur site.

Suite et fin de « Faut-il réguler Internet ? »

Face à tout cela, il semble clair que se contenter de renforcer les obligations des plateformes géantes ne suffira pas, c’est l’ensemble de ce modèle de l’économie de l’attention qu’il faut remettre en question.

Faire évoluer le droit : différencier petits hébergeurs et grandes plateformes pour aider au développement des alternatives libres et décentralisées aux plateformes géantes

Qu’appelle-t-on « alternative libre et décentralisée » à La Quadrature du Net ? Un exemple pour illustrer : la Quadrature du Net fournit à plus de 9 000 personnes l’accès au réseau Mastodon, une alternative libre et décentralisée à Twitter. Nous fournissons cet accès sur Mamot.fr, qui n’est que l’un des milliers de nœuds du réseau, chaque nœud étant interconnecté avec les autres. Ceci permet de répartir les coûts entre de très nombreux acteurs qui peuvent ainsi plus facilement les supporter (sans avoir à se financer par la collecte massive de données).

Mais actuellement, et ce depuis 15 ans, le droit freine le développement d’alternatives aux GAFAM et à leur monde. Il impose des obligations lourdes à tous les « hébergeurs » (les personnes qui conservent et diffusent sur Internet des contenus fournis par le public). Si un contenu « manifestement illicite » est signalé à un hébergeur, il doit le censurer « promptement » ou en devient personnellement responsable1Voir l’article 6 de la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN) de 2004, transposant l’article 14 de la directive européenne de 2000 sur le commerce électronique.. En pratique, à La Quadrature du Net, nous avons songé à devenir un hébergeur de vidéos (en autorisant tout le monde à mettre en ligne des vidéos sur notre service de streaming Peertube2https://video.lqdn.fr/ . PeerTube est un logiciel libre d’hébergement de vidéo décentralisé grâce à la diffusion en pair à pair, créé en 2015 et soutenu par Framasoft. Il fonctionne sur le principe d’une fédération d’instances hébergées par plusieurs entités différentes. Son objectif est de fournir une solution alternative aux plateformes centralisées telles que YouTube ou Dailymotion.). Ce serait une façon concrète de participer à la construction d’une alternative à Youtube, qui ne tirerait aucun profit des discours conflictuels ou de la surveillance de masse. Mais nous avons dû y renoncer. Nous n’avons pas du tout assez de juristes pour évaluer quelles vidéos seraient « manifestement illicites ». Nous n’avons pas les moyens de supporter des amendes en cas de plaintes. Youtube reste maître.

Pour que des alternatives aux GAFAM et à leur monde puissent se développer, il faut commencer par changer le droit et par distinguer les « petits » hébergeurs (ceux qui ne tirent aucun profit d’une quelconque mise en avant et hiérarchisation des contenus qu’ils hébergent) des grandes plateformes. Ce sont celles qui régulent les contenus de manière active, pour faire tourner leur modèle économique, et qui exercent sur leurs utilisateur·rices un « pouvoir de contrainte » puisque ces dernier·es ne peuvent quitter la plateforme sans subir de conséquences négatives – perte des liens sociaux tissés sur le réseau dans le cas de Facebook par exemple -. Cela permet à la plateforme d’imposer les règles de son choix, sans que quiconque puisse y réagir. Si l’on souhaite utiliser le droit pour corriger les géants du Web, il faut d’abord trouver un critère objectif pour les identifier. Ensuite, autour de ce critère, le droit pourra poser des obligations spécifiques pour former un « statut juridique » adapté à leur situation. Ce nouveau statut juridique se placerait à mi-chemin entre celui d’hébergeur et d’éditeur : la plateforme porterait une certaine responsabilité sur les contenus qu’elle héberge et promeut, sans toutefois être responsable de l’ensemble des contenus publiés comme le sont les éditeurs. Enfin, il serait nécessaire d’alléger à l’inverse les obligations faites aux petits hébergeurs, en ne leur laissant pas supporter la charge d’évaluer si un contenu est « manifestement illicite » ou non. Seul·e un·e juge doit pouvoir exiger la censure, et donc le retrait d’un contenu. 

Le cercle vertueux de la régulation décentralisée

Permettre à une multitude de petits hébergeurs de se développer fait naître l’espoir d’une auto-régulation efficace, placée dans les mains de l’ensemble des personnes utilisatrices.

Dans le cadre de la loi, chaque hébergeur applique ses propres règles de modération, plus ou moins stricte, et chaque personne choisit l’espace de discussion adapté à ses besoins et à ses envies. La liberté de ce choix est renforcée par le développement des standards de « réseaux sociaux décentralisés », notamment du standard 3On appelle « standard » des règles ou normes techniques de communication partagées entre différents acteurs pour leur permettre d’interagir. ActivityPub 4ActivityPub est un standard ouvert pour réseaux sociaux décentralisés basé sur le format ActivityStreams 2.0. Il fournit une API (interface de programmation d’application, ensemble de fonctions permettant à un logiciel d’offrir des services à un autre logiciel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Interface_de_programmation) allant d’un client vers un serveur pour la création, la mise à jour et la suppression de contenu, ainsi qu’une API entre serveurs afin de permettre la fédération de notifications et de contenus. https://fr.wikipedia.org/wiki/ActivityPub publié en janvier 2018 par le World Wide Web Consortium (W3C, à l’origine des standards du Web) et déjà appliqué par Mastodon (alternative à Twitter) ou Peertube (alternative à Youtube). Ces standards permettront à une infinité d’hébergeurs de communiquer entre eux, selon les règles de chacun·e. Ils permettront aussi à chaque personne de passer librement d’un hébergeur à un autre, d’une règle du jeu à un autre (ce que les plateformes géantes font tout pour empêcher aujourd’hui).

Chaque personne choisira de s’exposer ou non à tel ou tel type de conflit, et chaque hébergeur modérera sa communauté à une échelle humaine (et donc sans mettre en place de filtrage automatique). Cette structure offre l’espoir de diminuer significativement les conflits interpersonnels non-souhaités sur Internet. Ainsi, les juridictions n’auront plus à trancher autant de conflits qu’il en existe sur les plateformes géantes et pourront se recentrer sur les infractions les plus graves.

Faire cohabiter les petits hébergeurs et les grandes plateformes par l’interopérabilité

En pratique, pour ne pas perdre nos liens tissés sur les géants, nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à les utiliser. C’est une chose qui peut être corrigée si les géants deviennent « interopérables » avec d’autres services : si nous les forçons à nous permettre de continuer de parler avec nos « ami·es Facebook » sans être nous-mêmes encore inscrit·es sur Facebook. 

Techniquement, cette « interopérabilité » passe par l’application de « standards de communication » : un langage partagé par plusieurs services afin de communiquer entre eux. Par exemple, le standard ActivityPub (évoqué plus haut) propose un standard pour « réseaux sociaux décentralisés » – et nous y voyons l’espoir concret de l’essor d’un Web décentralisé. De plus, appliquer de tels standards serait une façon de rendre effectif le « droit à la portabilité » (possibilité pour une personne de récupérer tout ou partie de ses données dans un format ouvert et lisible) créé par le RGPD (à l’article 20) et qui, sans interopérabilité entre plateformes, peine pour l’instant à démontrer son utilité.

Concrètement, nous pourrions quitter un géant (par exemple Twitter) pour migrer vers un autre service (tel que par exemple Mamot.fr, le service décentralisé de micro-bloging Mastodon proposé par La Quadrature du Net, ou encore l’instance mstdn.fr). Depuis ce nouveau service, nous pourrions continuer de recevoir et d’envoyer des messages aux personnes restées sur le géant (Twitter), sans rompre nos liens avec elles.

Ainsi, dès lors qu’un géant abandonnerait son pouvoir de contrainte, nous pourrions librement échapper au cadre destructeur de sa capitalisation de notre attention. Le « cercle vertueux de la décentralisation » reprenant le pas, le pouvoir de contrainte de ce géant-ci pourrait diminuer, jusqu’au point où, éventuellement, il pourrait revenir dans le statut plus souple des hébergeurs.

Dans tous les cas, il serait tenu, comme n’importe quel hébergeur, d’afficher clairement et en toute transparence ses règles de hiérarchisation des contenus, nous permettant de nous y soumettre ou non en pleine connaissance de cause. De même, revenir à un cadre d’hébergeur « plus souple » ne signifie en aucun cas alléger les obligations en matière de protection des données personnelles : ces données ne doivent jamais permettre de hiérarchiser les contenus sans le consentement explicite de chaque personne concernée.

La Quadrature du Net travaille actuellement sur cette question de l’interopérabilité, et est à l’origine d’une lettre ouverte sur le sujet, publié en mai 2019.

Et pour mieux comprendre cette question de l’interopérabilité, on peut lire cet excellent billet de Stéphane Bortzmeyer sur le Framablog ou encore notre fiche « Nos propositions positives sur l’interopérabilité ».

References

1 Voir l’article 6 de la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN) de 2004, transposant l’article 14 de la directive européenne de 2000 sur le commerce électronique.
2 https://video.lqdn.fr/ . PeerTube est un logiciel libre d’hébergement de vidéo décentralisé grâce à la diffusion en pair à pair, créé en 2015 et soutenu par Framasoft. Il fonctionne sur le principe d’une fédération d’instances hébergées par plusieurs entités différentes. Son objectif est de fournir une solution alternative aux plateformes centralisées telles que YouTube ou Dailymotion.
3 On appelle « standard » des règles ou normes techniques de communication partagées entre différents acteurs pour leur permettre d’interagir.
4 ActivityPub est un standard ouvert pour réseaux sociaux décentralisés basé sur le format ActivityStreams 2.0. Il fournit une API (interface de programmation d’application, ensemble de fonctions permettant à un logiciel d’offrir des services à un autre logiciel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Interface_de_programmation) allant d’un client vers un serveur pour la création, la mise à jour et la suppression de contenu, ainsi qu’une API entre serveurs afin de permettre la fédération de notifications et de contenus. https://fr.wikipedia.org/wiki/ActivityPub