Loi haine adoptée en commission : dénonçons les responsables

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La loi « contre la haine » vient d’être adoptée en commission des lois de l’Assemblée. Les députés n’ont rien corrigé. Toujours aussi inutile, la loi se contentera de renforcer la censure politique (lire notre analyse juridique, qui tient toujours). Ce désastre a des responsables identifiés.

Laetitia Avia

Laetitia Avia a été chargée par Emmanuel Macron, dont elle est personnellement proche, de « civiliser Internet », avec l’objectif de confier le Web aux grandes plateformes. Pour que ce projet réussisse, elle aura su empêcher la bonne tenue des débats, en manquant tant de rigueur que de respect pour le Parlement.

Certains passages de sa proposition de loi, remplie d’erreurs de numérotation ou de mots manquants1Exemples des erreurs dans la proposition de loi initiale : l’alinéa 1 de l’article 1er vise les « cinquième et sixième alinéas » de l’article 24 de la loi sur la presse de 1881, alors que Mme Avia nous a indiqué vouloir viser les « septième et huitième alinéas », très différents ; l’alinéa 5 de l’article 1er vise un « contenu signé » à la place d’un « contenu signalé » ; l’alinéa 2 de l’article 6 suggère de remplacer les personnes mentionnées au « 2 ou, à défaut, à toute personne mentionnée au 1 » d’un article de la LCEN par les personnes mentionnées « ou au 2 » (elle a probablement oublié un « 1 »), rendant ce bout de proposition incompréhensible. Les autres députés ont du proposer des amendements pour corriger ces erreurs., étaient presque incompréhensibles. Elle s’en excusait en expliquant qu’il ne s’agissait que d’un « brouillon ». Sauf que le rôle du Parlement est de débattre de textes finis, pas de brouillons. Ceci est d’autant plus grave qu’a été enclenchée la procédure accélérée — qui ne permet qu’une seule lecture du texte dans chaque chambre du Parlement (Assemblée et Sénat). Durant les semaines d’audition, Mme Avia a eu beau jeu d’esquiver chaque critique en jurant que son texte final serait parfait et qu’elle avait déjà prévu de tout corriger. Les autres députés que nous avons rencontrés ont avoué leur difficulté à travailler sur un texte imaginaire… Nous aussi.

Alors, que sont devenues ces promesses, en fin de course ? Pas grand chose de sérieux. Pour éviter les « sur-blocages » de contenus licites par les plateformes, risque dénoncé par tout le monde ou presque, son texte bricole une sanction des retraits « insuffisants ou excessifs ». C’est tout. Elle ne donne pas la moindre définition ou le moindre cadre à une notion juridique aussi inédite et complexe que la « responsabilité pour sur-blocage ». Mme Avia doit penser que ce n’est pas son rôle d’écrire la loi.

Conseil d’État

Pour tenter de renforcer la crédibilité juridique d’un texte qui en manquait tant, Mme Avia a saisi le Conseil d’État pour avis. En retour, le Conseil aura pris soin de ne rien faire d’utile. Les maigres pages de son avis évitent soigneusement les vrais problèmes juridiques, tel que le délai irréaliste et contre-productif de 24h pour retirer les contenus. Il ne fallait surtout pas freiner l’émissaire de Macron.

Paula Forteza

La croisade hors-sol de Mme Avia pouvait-elle être freinée par les députés En Marche, et notamment ceux qui se présentent habituellement comme experts du numérique ?

Nous avons discuté de la proposition de loi avec Paula Forteza. Un temps pressentie pour remplacer Mounir Mahjoubi au secrétariat d’État au numérique, elle se dit favorable aux libertés en ligne. Elle semblait prête à apporter un peu de droit et de technique au débat et, surtout, à porter notre proposition sur l’interopérabilité. Cette démarche pouvait impliquer de s’opposer à Mme Avia. Quand le moment de l’éventuelle confrontation est arrivé, Mme Forteza n’a finalement pas porté ce combat, retournant vers des sujets plus compatibles avec les projets de la majorité.

Éric Bothorel

Passons à Éric Bothorel, autre député En Marche habitué des sujets numériques. C’est assez inquiets que nous sommes allés le rencontrer, l’ayant entendu reprendre la propagande de Facebook, qui assure à l’envie que la « magique intelligence artificielle » nous protège du terrorisme, sans aucun recul critique. Inquiétude fondée : M. Bothorel ne comprend manifestement aucune des critiques juridiques ou techniques contre le texte de Mme Avia, dont il se serait récemment rapproché.

Le seul amendement qu’il a déposé va dans ce sens. Il reprend la stratégie dite « follow the money », promue par les ayants-droit des industries culturelles pour lutter contre le partage d’œuvres en ligne en contournant toute garantie légale ou juridictionnelle. Bothorel propose ainsi de couper les revenus publicitaires des sites que l’administration estime héberger des discours de haine, le tout sans aucun contrôle judiciaire. Toujours plus de répression aveugle et vaine, au mépris du droit. Tandis qu’au mur de son bureau pend un sac Facebook, remis quelque jours plus tôt par Mark Zuckerberg avec qui il déjeunait en compagnie de Mmes Avia et Forteza et de Cédric O, secrétaire d’État chargé du Numérique.

La Team Facebook


Paula Forteza, Mark Zuckerberg, Eric Bothorel

Mark Zuckerberg (de dos), Laetitia Avia, Cedric O

Le patron-tyran a en effet tenu à leur vendre son modèle de modération comme étant le plus efficace du Web. Un mensonge parfaitement intégré par Mme Avia, qui nous a expliqué que Facebook n’était pas une source de « haine en ligne » mais, au contraire, que c’était à Twitter et aux autres de faire aussi bien que le grand F (comprendre : exploiter des milliers de travailleur·es précarisé·e·s pour modérer une plateforme que la taille rend impossible à modérer, répondre aux demandes des États, et saupoudrer le tout de bouts d’IA inutile pour faire joli).

Cedric O

Nous avons également rencontré le Secrétaire d’État chargé du Numérique. Il nous a exposé les grands projets du gouvernement pour lutter contre la haine en ligne, sans presque dire un mot de la loi actuellement débattue. Manifestement incapable de répondre à nos critiques sur l’inutilité et les risques de celle-ci, il a préféré, lui aussi, rester dans l’imaginaire et les promesses faciles.

Nous espérions un moment le convaincre de soutenir notre proposition sur l’interopérabilité, qui avait déjà été favorablement accueillie par les différents ministères rencontrés au cours de l’année. Il a d’abord feint de ne pas voir le lien avec la loi de Mme Avia, comme si nous libérer de l’environnement conflictuel des géants ne permettrait pas de protéger les victimes d’oppressions. Puis il a bien dû reconnaître le lien entre ces deux sujets, tout en prétendant vouloir porter ce projet au niveau européen. Comme il l’a expliqué le lendemain en commission des lois (vidéo, à 02:38:33), il refuse de soutenir ce projet au niveau français, agitant la peur de représailles diplomatiques de la part de Trump si la France s’attaquait seule aux géants états-uniens. Une telle démission politique aura rarement été avouée avec autant de sincérité.

En résumé, alliant amateurisme, mutisme et posture politique creuse, toute la majorité s’est unie pour ruiner nos libertés. Tout ça pour rien, si ce n’est faire parler d’eux dans la presse, en se donnant les fausses allures d’un pouvoir libéral désireux de résister au racisme, au sexisme et à l’homophobie.

George Pau-Langevin et Hervé Saulignac

Le parti socialiste a organisé une table ronde pour recueillir l’avis d’une large variété d’acteurs, allant du Syndicat de la magistrature à la LICRA, en passant par Facebook et Google. Nous mettre tous dans la même pièce n’était pas garantir la simplicité des débats, mais un consensus s’est étonnamment dégagé : nous trouvions tous la loi inutile, prenant le problème de la mauvaise façon et manquant son but.

George Pau-Langevin et Hervé Saulignac, qui nous recevaient, se sont-ils approprié ces nombreuses critiques pour défendre les valeurs de liberté auxquelles la gauche est censée être attachée ? Sûrement pas ! Ils souhaitent que la France viole encore davantage la protection de l’anonymat garantie en droit de l’Union européenne. Leur amendement demande ainsi aux plateformes de collecter notre adresse mail et notre numéro de téléphone, en plus de notre adresse IP dont la conservation est déjà requise. Nous leur avions pourtant bien expliqué que la Cour de justice de l’Union européenne interdit d’imposer aux plateformes la collecte ne serait-ce que de notre adresse IP (et qu’on attaquait déjà le droit français pour cette raison). Ils ne valent pas mieux qu’En Marche.

Qui s’intéresse encore aux libertés sur Internet ?

Qui pense encore que la liberté d’expression mérite d’être défendue ?

Danièle Obono et Ugo Bernalicis

La France insoumise nous a reçu avec attention et a su reprendre nos arguments en commission, tant devant M. O que ce matin avant le vote. Mme Obono a défendu à l’oral nos positions et notre proposition sur l’interopérabilité et M. Bernalicis a déposé pour le groupe un amendement reprenant notre proposition législative (lire notre amendement sur l’interopérabilité, sur lequel se base celui de M. Bernalicis).

Les services de la commission des lois ont déclaré cette proposition sans lien avec « la haine en ligne ». À croire qu’il n’ont pas même lu le rapport de Mme Avia contre le racisme de septembre dernier, qui expliquait pourtant, s’agissant des « propos choquants ou extrémistes », que « l’intérêt des réseaux sociaux est d’en héberger le plus possible ». L’amendement devra être redéposé en séance plénière, où le vote se tiendra ce 3 juillet.

Saluons par ailleurs deux autres amendements de la France insoumise qui reprennent nos critiques. Un premier amendement pour supprimer l’article 5 de la proposition de loi, par lequel Mme Avia veut renforcer la sanction pour non-conservation des données de connexion (adresses IP et autres) par les hébergeurs — cette même obligation qui viole le droit de l’Union européenne et que nous attaquons en justice. Un deuxième amendement pour supprimer l’article 6 qui, au prétexte de lutter contre les « sites miroirs illicites », donnerait à la police des pouvoirs de censure excessifs dont elle ne pourra qu’abuser. Ces deux amendements ont été rejetés.

Philippe Latombe et Frédérique Dumas

N’y a-t-il donc qu’à la gauche du PS que l’intérêt de la population est défendu ? Non, le droit et les libertés sont apartisanes. On trouve encore des députés, même proches de la majorité, pour prendre au sérieux leur mission législative.

Philippe Latombe (UDI) a signé l’amendement de M. Bernalicis sur l’interopérabilité, rappelant que la gravité de ces sujets doit conduire à dépasser les clivages politiques. Frédérique Dumas (qui vient tout juste de quitter l’UDI) avait déposé un amendement identique– lui aussi déclaré irrecevable. Deux députés que nous ne connaissions pas, et qui se révèlent des experts bien plus sérieux que ceux mis en avant par la majorité En Marche.

Laure de La Raudière

Laure de La Raudière (UDI), dont nous connaissons l’intérêt de longue date qu’elle porte aux questions numériques, a déposé des amendements très pertinents. Un premier permettrait aux plateformes de saisir le juge en cas de doute sur le caractère « manifestement illicite » d’un contenu. Un position proche de nos revendications : seul un juge doit être en mesure de qualifier une infraction. Cette proposition a été rejetée.

Un autre amendement répond à nos critiques en exigeant l’intervention de l’autorité judiciaire pour bloquer les sites miroirs. Il a été écarté. Un troisième vise également à réduire les risques de censure politique : les signalements envoyés par la police n’obligeront plus les plateformes à un traitement sous 24h, ce qui constituait un moyen de pression excessif donné à la police, qui agit ici sans juge. Ce délai de 24h ne s’appliquera plus que pour les signalements des utilisateurs. Cet amendement de Mme de La Raudière a été adopté.

Les débats se poursuivront en séance plénière le 3 juillet. La procédure accélérée ayant été engagée, il s’agira en théorie du seul passage du texte à l’Assemblée.

References   [ + ]

1. Exemples des erreurs dans la proposition de loi initiale : l’alinéa 1 de l’article 1er vise les « cinquième et sixième alinéas » de l’article 24 de la loi sur la presse de 1881, alors que Mme Avia nous a indiqué vouloir viser les « septième et huitième alinéas », très différents ; l’alinéa 5 de l’article 1er vise un « contenu signé » à la place d’un « contenu signalé » ; l’alinéa 2 de l’article 6 suggère de remplacer les personnes mentionnées au « 2 ou, à défaut, à toute personne mentionnée au 1 » d’un article de la LCEN par les personnes mentionnées « ou au 2 » (elle a probablement oublié un « 1 »), rendant ce bout de proposition incompréhensible. Les autres députés ont du proposer des amendements pour corriger ces erreurs.