Digital labour et travail domestique : quand l’exploitation capitaliste s’étend aux hommes blancs

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Tribune de Ag3m, membre de La Quadrature du Net

08 juin 2018 – Force est de constater bien des ponts entre les discours des défenseurs des libertés numériques et les analyses féministes intersectionnelles. Les descriptions de l’exploitation de nos données et de notre travail par les GAFAM et autres géants du Net font écho à celles de l’exploitation des femmes et des personnes racisées et minorisées. Faire le pont entre ces analyses pourrait-il nous permettre d’appuyer notre militantisme sur les réflexions et les outils créés contre la domination patriarcale et raciste, pour les adapter aux situations d’exploitation économique capitaliste plus larges ?

Utilisation des données personnelles et échange des femmes

On connait bien, parmi les militants de la défense des libertés numériques, la formule « Si c’est gratuit, c’est toi le produit ! », un adage qui cherche à visibiliser la ressource économique que constitue l’exploitation des données personnelles des utilisateurs par les sites internet, et en particulier les GAFAM.

Alors les GAFAM utiliseraient les données personnelles pour vendre des profils utilisateurs. C’est marrant, ça me rappelle d’autres situations.

Au XVIIème et XVIIIème siècle se développent les agences matrimoniales.1L’économie de la vie privée (1/4) Aux origines de l’intime Podcast de l’émission « Entendez-vous l’éco ? » par Maylis Besserie. Elles sont alimentées par les familles ou les employés de maison qui leur vendent des informations sur les jeunes filles à marier dans le foyer. Les agences matrimoniales récupèrent, trient, reformulent et enfin revendent ces informations sous forme de service de mise en relation pour les jeunes gens qui cherchent une épouse.

L’analyse du mariage comme mise en vente des femmes n’est pas une idée neuve. En 1947, Claude Lévi-Strauss développe la théorie générale de l’échange,2 Sur l’échange des femmes ou Théorie de l’Alliance, voir sur Wikipédia. c’est-à-dire l’idée que notre société est basée sur le principe fondamental de l’échange des femmes entre les familles. Celles-ci tissent des liens, développent leur capital économique et leur pouvoir politique en mariant les jeunes filles. Elles s’échangent ainsi les femmes, leur force de travail lorsqu’elles aident leurs maris, leur travail de tenue de la maison, de procréation, d’intimité, … Dans Caliban et la sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive3S. Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive (2014)., Sylvia Federici montre que cette exploitation des femmes se développe en même temps que le système capitaliste, comme base même de ce système où les individus sont répartis entre classes sociales où certains dépendent d’autres. Les travailleurs dépendent des propriétaires des moyens de production, les femmes dépendent des hommes, les esclaves racisés des colonies dépendent des maîtres blancs.

Revenons à l’exemple des agences matrimoniales. C’est donc tout un marché qui s’organise. Les femmes sont mises en valeur à travers la publication de leur dot, puis par les petites annonces et les agences.

Un peu plus tard, au XIXème siècle, la culture épistolaire se développe : les gens commencent à écrire et à échanger des lettres ou à tenir des journaux intimes dans lesquelles ils se racontent. Les petites annonces sont désormais écrites par les gens eux-mêmes qui se mettent en valeur, présentent leur meilleur profil, et cherchent à rencontrer la bonne personne. Facebook much ?

Les technologies numériques que nous utilisons aujourd’hui, Facebook, Instagram, Twitter, LinkedIn, ne sont donc que la continuité de cette dynamique de nous mettre en avant sous notre plus beau jour pour trouver la bonne personne. Mais cette fois, il ne s’agit plus de vendre uniquement des femmes ou des personnes racisées, mais bien n’importe quel profil utilisateur, y compris ceux des hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels de classe bourgeoise, si habitués à pouvoir choisir plutôt qu’à être choisis.

Espace numérique et espace intime

L’espace numérique est devenu notre nouvel espace intime : celui dans lequel nous vivons quotidiennement, où nous nous racontons à nous-mêmes, à nos amis, à nos proches, et parfois à un public plus large.

De la même manière que les femmes, bien que reléguées au foyer, sont observées, surveillées dans toutes leurs actions, les utilisateurs sont étudiés, analysés, contraints à suivre les règles de la plateforme et de la communauté dans laquelle ils évoluent.

La frontière entre « privé » et « public » est ténue. Ainsi, les questions dites « privées » de la contraception, de l’avortement, du viol conjugal ont été débattues dans l’espace public. Ainsi, encore aujourd’hui, des manifestations et des débats publics continuent de discuter de ce que chacun fait chez lui, du droit à certaines sexualités ou à certaines familles d’être reconnues.

De la même manière, on juge aujourd’hui sur SnapChat de l’apparence des jeunes filles, Facebook sait qui nous avons invité chez nous et nos commentaires apparaissent sur Youporn.

On entend parfois que l’espace numérique brouille la frontière entre privé et public, et pourtant on pourrait plutôt dire qu’il rend évidente la sentence politique des féministes de la seconde vague : « le privé est politique4Pour plus d’infos sur l’histoire de ce slogan, voir Wikipédia. ». L’espace intime, et celui des femmes en particulier, est depuis longtemps l’affaire de tous, et il est, en particulier, l’affaire d’experts masculins (politiques, médecins, …) qui savent mieux qu’elles-mêmes ce dont elles ont besoin, et ne se privent pas de les examiner constamment, parfois sans leur consentement5Voir à ce sujet les nombreux témoignages sur les violences gynécologiques, qu’elles viennent d’étudiants en médecine ou de services de gynéco-obstétrique/maternité..

La vie privée de chacun est désormais l’affaire des algorithmes et des publicitaires. Les assistants personnels et autres mouchards s’introduisent chez nous, écoutent en permanence tout ce que nous disons (sinon comment entendre « ok Google » lorsqu’il est prononcé ?), analysent nos comportements et nous proposent des solutions avant même que nous y pensions6À titre d’exemple, cet article (en anglais) sur ce qui se produit lorsque l’on dit à Internet que l’on est enceinte..

De la même manière que la mise sous tutelle des femmes s’est faite pour le bien de la société, pour les protéger et les préserver, ces nouvelles technologies sont présentées sous l’angle des services qu’elles nous rendent et de la productivité qu’elles nous apportent.

Pourtant, en pratique, entre les défenseurs de la liberté qui luttent contre l’hégémonie des GAFAM et les féministes qui veulent accéder à l’autonomie et l’empowerment, les liens ne sont pas évidents.

Digital labour et travail domestique

De la même manière le digital labour7Au sujet du digital labor, voir notamment le travail d’Antonio Casilli. s’inscrit dans cette continuité de l’exploitation surveillée.

Le travail des femmes, permanent et invisible, fait tourner la société en assurant la stabilité du foyer et celle, émotionnelle, du travailleur, et donc toutes les coulisses de la société capitaliste8Voir l’ensemble des théories féministes matérialistes..

Ce travail est volontaire, non par charité, mais par dépendance. En travaillant pour leur mari, les femmes bénéficient de son statut et de ressources auxquelles elles ne peuvent pas accéder par elles-mêmes. De la même manière que les utilisateurs de Google Maps fournissent leurs données à un système dont ils dépendent entièrement et auquel ils ne peuvent pas construire d’alternatives.

Il est bien sûr possible de chercher, autant que faire se peut, des alternatives à cette situation de dépendance. En utilisant Mastodon plutôt que Twitter, Diaspora plutôt que Facebook, un fournisseur d’email associatif plutôt que Gmail… Ce faisant, les utilisateurs gagnent en indépendance, mais se privent d’un certain nombre de fonctionnalités auxquelles ont accès la majeure partie de la société. Ce faisant, ils créent un réseau, parallèle et minoritaire, et dépensent plus d’énergie et de ressources pour accéder aux fonctionnalités dont ils ont besoin, y compris en termes d’accès au réseau social ou aux informations.

Les femmes de la renaissance, pouvaient, si elles le souhaitaient, ne pas se marier. Elles devenaient alors le plus souvent vagabondes, étaient privées de ressources financières, puisque moins payées que leurs collègues masculins, voire privées d’un accès à un travail, les reléguant à des métiers en périphérie de la société : prostituées, vendeuses itinérantes, … Privées de la sécurité (relative) garantie par le système familial, elles s’exposaient également à de nombreux risques, allant jusqu’à l’accusation de sorcellerie (et donc à la condamnation à mort). Elles intégraient alors des réseaux souterrains d’entraide et d’échanges de services, qui compensaient maigrement les discriminations sociales et économiques liées à leur statut.

Les femmes mariées, elles, contribuaient (et continuent à contribuer) à la force de travail de la société. Comme les micro-travailleurs du clic aident les intelligences artificielles ou décodent du texte sur des Captcha, les femmes aidaient leurs maris à accomplir leur travail, suppléant à toutes les tâches qu’ils ne pouvaient réaliser seuls. Elles animaient la vie du foyer, le tenant propre et rangé, prenant soin qu’il soit accueillant, qu’il y ait à manger, … Tout comme les utilisateurs sont amenés à prendre soin de leurs réseaux, en participant bénévolement à la modération des forums et discussions auxquels ils participent (coucou Webedia), en alimentant de leurs contenus les différentes plateformes à leur disposition, …

Conclusion

Tant que le travail du care et de la création de contenu exploitable (tu le vois le lien avec la procréation ?) ne pourra être effectué par les robots, il restera l’apanage des femmes et, de plus en plus, il s’agira de mettre tout le monde au travail, grâce à la subdivision en micro-tâches, de l’éducation des IA à l’animation de la communauté. On pourrait penser à une démocratisation de ce travail invisible et sous-valué.

Pourtant, on reste encore dans une configuration où le travail technique reste un milieu ultra masculin, où sont reconnus et parfois rémunérés les développeurs et administrateurs systèmes, tandis que le travail invisible et quotidien, traditionnellement féminin, se répartit sur tous les « prolétaires du clic », dont le travail n’est pas ou peu rémunéré, sauf à être dans les bons cercles, à avoir le bon réseau social, bref la bonne classe sociale qui permet d’avoir de la street cred et de monnayer la reconnaissance sociale.

Entre rapports de genre et rapports de classe, les relations de pouvoir dans le monde numérique ne semble pas pouvoir se passer des outils du féminisme intersectionnel et, plus largement, d’une analyse matérialiste des rapports de pouvoirs entre tous les acteurs du Net.

Retrouver la publication originale de cette tribune sur ce blog.

References   [ + ]

1. L’économie de la vie privée (1/4) Aux origines de l’intime Podcast de l’émission « Entendez-vous l’éco ? » par Maylis Besserie.
2. Sur l’échange des femmes ou Théorie de l’Alliance, voir sur Wikipédia.
3. S. Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive (2014).
4. Pour plus d’infos sur l’histoire de ce slogan, voir Wikipédia.
5. Voir à ce sujet les nombreux témoignages sur les violences gynécologiques, qu’elles viennent d’étudiants en médecine ou de services de gynéco-obstétrique/maternité.
6. À titre d’exemple, cet article (en anglais) sur ce qui se produit lorsque l’on dit à Internet que l’on est enceinte.
7. Au sujet du digital labor, voir notamment le travail d’Antonio Casilli.
8. Voir l’ensemble des théories féministes matérialistes.