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[Liberation] Cryptographie : la justice cherche la clé

Les « nouveaux téléphones » rendent-ils, comme l'affirme le procureur de Paris, François Molins, « la justice aveugle » ? Après avoir cosigné en août, avec trois homologues américain, britannique et espagnol, une tribune dans le New York Times, le magistrat français enfonçait le clou le 2 septembre dans un entretien à l'Express. Exemple - choc - à l'appui : « Dans l'affaire Sid Ahmed Ghlam [soupçonné d'assassinat et de tentative d'attentat à Villejuif, ndlr], nous avons retrouvé un téléphone dans lequel nous n'avons toujours pas pu "entrer". » Et d'avertir : « Soit [Apple et Google] proposent un dispositif nous permettant d'accéder aux données nécessaires aux investigations, soit les pouvoirs publics devront tôt ou tard légiférer pour les y contraindre. » [...]

L'offensive, générale, inquiète les associations de défense des libertés sur Internet, telle l'Electronic Frontier Foundation (EFF) américaine. Pour Jamie Lee Williams, l'une de ses conseillères juridiques, le risque est double. Risque d'un tour de vis législatif pour imposer aux entreprises des dispositifs d'« accès exceptionnel », les contraignant de facto à être en capacité de fournir les données de leurs utilisateurs ; et risque d'une pression gouvernementale accrue pour « les pousser à introduire des "portes dérobées" » - autrement dit, des accès secrets. Avec la même conséquence, dénoncée par nombre d'experts : un affaiblissement de la sécurité en ligne. Des communications perméables aux autorités le sont aussi aux attaquants de tout poil. A contrario, « le chiffrement protège des cybercriminels, de la concurrence industrielle, de la police secrète chinoise et du FBI », résume le cryptographe américain Bruce Schneier sur son blog. « Les lois sur la surveillance ont un impact négatif sur la sécurité informatique, alors même que l'espionnage entre pays, les vols de bases de données et la fraude augmentent », abonde le Belge Frédéric Jacobs, l'un des développeurs de Signal. [...]

Une justice aveugle ? Depuis septembre 2014, pour le district de Manhattan, les affaires dans lesquelles un smartphone crypté a freiné une enquête représentent à peine 0,1 % du total, pointe l'EFF. Nombre d'utilisateurs sauvegardent leurs données dans le « cloud » d'Apple ou de Google, qui y ont dès lors accès. Et sans connaître le contenu d'un échange, les métadonnées (qui appelle qui, quand et où) stockées par les opérateurs sont souvent « encore plus révélatrices », juge le journaliste britannique Glyn Moody. Pour le blogueur français Zythom, informaticien et expert judiciaire, l'argument de la cécité est excessif. « Dans les dossiers que j'ai eus à traiter, aucun ne reposait uniquement sur le contenu chiffré d'un ordinateur ou d'un smartphone », explique-t-il. Il rappelle que si le terminal d'une cible est piraté, le chiffrement ne le protège plus. Et que pour écouter une conversation cryptée, « le plus simple est encore de placer un micro dans la pièce ou dans la voiture ». [...]

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