Soutenons La Quadrature du Net !

Contre HADOPI : Le cinéma français aussi !

Il y a tout juste un mois, la Quadrature du net publiait son analyse du sondage de 01net sur le téléchargement. La conclusion sonnait comme une lapalissade d'une affligeante banalité pour toute personne ayant ouvert un navigateur au moins une fois dans sa vie : les internautes1 ne veulent bien évidement pas de la stupide, archaïque, inefficace, liberticide et inapplicable loi « Création et Internet ».

Si l'opposition de l'ensemble des citoyens internautes à ce projet de loi est manifeste, on pourrait a contrario supposer que les artistes soutiennent le projet de loi. Du moins c'est ce que tentent de nous faire croire le gouvernement et les majors, par exemple en prétendant que 10 000 artistes soutiennent le projet de loi, quitte à étendre la définition du mot "artiste" à des lobbyistes et divers ayants-droit et à faire signer, sans leur consentement, des artistes de premier plan2.

Quoi qu'il en soit pour cette liste discutable, d'autres artistes et producteurs du monde du cinéma français viennent de s'ajouter à la longue liste3 d'artistes défavorables à HADOPI dans une lettre ouverte, publiée aujourd'hui4 dans Libération. Le gouvernement prétendant aimer les artistes5 devrait lire cette lettre avec attention, plutôt que de tenter désespérément d'opposer les artistes à leur public, dans le seul et unique but de maintenir sous perfusion des industries vieillissantes ayant refusé de s'adapter au numérique, préférant conserver leur mainmise sur les circuits de distribution incompatibles avec l'Internet.

Lecture fortement recommandée.



Lettre ouverte aux spectateurs citoyens

Par Chantal Akerman, Christophe Honoré, Jean-Pierre Limosin, Zina Modiano, Gaël Morel, Victoria Abril, Catherine Deneuve, Louis Garrel, Yann Gonzalez, Clotilde Hesme, Chiara Mastroianni, Agathe Berman et Paulo Branco.

« Artistes et producteurs engagés, nous nous sommes dévoués tout au long de notre carrière à la promotion d’un cinéma différent, un cinéma ouvert et exigeant.

Vous avez fait vivre nos œuvres, les portant, les reconnaissant ou les rejetant. Tout au long de notre carrière, nous avons poursuivi la même ambition  : diffuser notre travail et le partager avec vous. Tout au long de notre carrière, mille obstacles se sont présentés à nous, qu’ils aient été techniques, matériels ou économiques.

Aujourd’hui, nous avons la chance de vivre une révolution numérique qui nous permettra, dans un futur très proche, de lever nombre de ces obstacles et d’ouvrir notre cinéma à toutes et à tous.

Aujourd’hui, certains craignent cette révolution et craignent pour leur monopole. La loi Création et Internet répond à une angoisse légitime, que nous partageons  : celle de voir les œuvres dévalorisées et ­dégradées par leur diffusion piratée sur ­Internet.

Pourtant, cette loi, qui prétend se poser en défenseur de la création, ne fait qu’instaurer un mécanisme de sanctions à la constitutionnalité douteuse et au fonctionnement fumeux.

Fruit d’un lobbying massif, fondée sur la présomption de culpabilité, la loi Création et Internet crée l’Hadopi, une haute autorité contrôlée par l’exécutif et qui pourra, sans qu’aucune preuve fiable ne soit apportée et sans qu’aucun recours gracieux ne soit possible, couper durant une durée extensible à l’infini la connexion Internet d’un usager.

Pis, et contrairement à ce qui a été écrit ici et là, aucune disposition législative ne prévoit que cette procédure se substitue aux pour­suites pénales et civiles, faisant de la double peine une réalité envisageable.

Alors que le Parlement européen vient, pour la troisième fois en quelques mois et à la quasi-unanimité, de qualifier l’accès à Internet de droit fondamental, alors qu’aux Etats-Unis le modèle de riposte « graduée » se fissure et que le reste du monde met l’accent sur la poursuite de ceux qui font commerce du piratage, le gouvernement français s’obstine à voir dans les utilisateurs, dans les spectateurs, des enfants immatures à l’origine de tous les maux de l’industrie ­cinématographique.

Démagogique, techniquement inappli­cable, bêtement ignorante des nouveaux procédés de téléchargement et purement répressive, cette loi est aussi un rendez-vous manqué. Ne prévoyant aucune forme de rétribution nouvelle pour les ayants droit, la loi Création et Internet ne s’adresse ni au cinéma dans sa diversité, ni aux spectateurs. Ne constituant qu’une ultime et vaine tentative d’éradiquer le piratage par la sanction, sans se soucier de créer une offre de téléchargement légale, abordable et ouverte sur Internet, elle ne répond à aucun des défis aujourd’hui posés par les nouvelles technologies, alors même qu’une réaction créative et forte de l’industrie cinématographique et des autorités de tutelle dans leur ensemble s’imposait.

Nous ne nous reconnaissons pas dans cette démarche, et appelons à un changement des mentalités. Craindre Internet est une erreur que nous ne nous pouvons plus nous permettre de faire. Il est temps d’accepter et de nous adapter à ce « nouveau monde » où l’accès à la culture perd son caractère discriminatoire et cesser de vouloir en faire une société virtuelle de surveillance où tout un chacun se sentirait traqué.

Que ce soit par un système de licence globale ou par le développement d’une plateforme unifiée de téléchargement des œuvres à prix accessibles et sans DRM, il faut dès aujourd’hui des réponses posi­tives à ce nouveau défi, et se montrer à la hauteur des attentes des spectateurs. L’heure est à la réinvention et à l’émerveillement, et non pas à l’instauration d’un énième dispositif répressif.

Conscients de la nécessité qu’éprouvent les ayants droit, dont nous sommes, à trouver de nouveaux modes de rétribution et d’en finir avec le piratage.

Confrontés à un dispositif essentiellement conservateur, ­liberticide et démagogique qui ne s’attaque à aucun des enjeux réels de la révolution numérique et ignore ­volontairement les intérêts du cinéma d’auteur. Et en réaction aux nombreuses tribunes rédigées par des institutions et des lobbies s’exprimant au nom d’une profession qu’ils ne représentent que partiellement.

Nous, cinéastes, producteurs et acteurs, marquons avec cette adresse notre refus du dispositif Hadopi et de la loi création et Internet.

Nous appelons tous les amoureux du ­cinéma et des libertés, de la création et de la diversité à faire entendre leur voix auprès de leurs représentants afin d’abandonner tant qu’il est encore temps le dispositif Hadopi et de mettre en place un système plus juste, équilibré et prenant en compte les intérêts de tous. »

  • 1. Y compris les jeunes UMP, les militants UMP sur le blog du parti et de manière plus explicite les jeunes UMP d'Asnières-sur-Seine, qui ont déclaré soutenir la Quadrature du net.
  • 2. La fameuse pétition des 10 000 ne comporte pas que des artistes, mais des lobbyistes (Pascal Nègre, Hervé Rony, David El Sayegh, etc.) et des descendants d'ayants-droit. En outre, même parmi les artistes, on trouve des noms étonnant comme Nicola Sirkis qui dément officiellement avoir signé la pétition, ou encore Marc Cerrone qui a pris publiquement position contre la sanction envers les internautes et qui a affirmé n'avoir jamais autant été rémunéré que depuis que ses œuvres sont partagées sur Internet. Une fois les comptes faits, sur les 10 000, combien reste-t-il de véritables artistes soutenant réellement le projet de loi ?
  • 3. La liste des artistes opposés à HADOPI comprend, outre des noms célèbres tels que Paulo Coelho ou Cali, un fervent militant UMP nommé Gilbert Montagné.
  • 4. Contacté par PCINpact.com, Juan Paulo Branco Lopez, auteur de la tribune explique pourquoi la lettre intervient un peu tard (après le vote en première lecture à l'Assemblée Nationale) : l'auteur explique avoir « été pris de cours par la majorité présidentielle, le vote de l'Assemblée nationale était prévu aujourd'hui [Ndlr : mardi 7 avril 2009], et la Commission Mixte Paritaire la semaine prochaine... alors quand nous avons enfin trouvé l'ensemble des signatures, elle avait déjà été votée. Mais il aurait été dommage de se taire. On s'est un peu fait court-circuiter, je me demande d'ailleurs ce qui les a poussés a accélérer encore un calendrier chargé pour celle loi, et si les échos de cette lettre ne sont pas remontés jusqu'à eux... »
  • 5. Il a fait développer à grands frais un site de propagande gouvernemental qui ne publie que des positions en faveur du projet de loi et muselle ainsi les avis divergeant : http://www.jaimelesartistes.com