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[LeMouv] La mission de Pierre Lescure

Emission consacrée à la mission de Pierre Lescure, diffusée lors du 7-9 du 31/08/2012.


Amaelle Guiton : Tout de suite, un petit souvenir.

François Hollande : Quant à la loi Hadopi, inapplicable, elle sera remplacée. Remplacée, je dis bien ! Car il faut un cadre pour fixer les droits de chacun. Nous ne devons pas opposer les créateurs et leur public ! *applaudissements*

Amaelle Guiton : Alors on vient d'entendre François Hollande au Bourget, c'était en janvier 2012. Remplacer Hadopi, ne pas opposer les créateurs au public, c'était le crédo à l'époque, du candidat. Bonjour Pierre Lescure, (- Bonjour) vous êtes ex-patron de Canal +, directeur du théâtre Marigny et vous avez été chargé par le gouvernement d'une mission de concertation sur l'avenir de la culture à l'ère du numérique. On y parlera forcément de la Hadopi, la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet. Alors vous me disiez juste avant qu'on commence que vous aviez commencé avant-hier, en fait, à travailler. Qui participe à cette mission, quels sont ses objectifs ?

Pierre Lescure : Alors, on a commencé avant-hier, mais puisque ça a été annoncé en même temps que la nomination du gouvernement, mi-mai, j'ai vu quand même beaucoup de gens du... disons du Net. Beaucoup de gens des contenus, beaucoup de gens qui avaient déjà travaillé sur d'autres sujets. Qui compose la mission ? Moi, comme vous le savez - vous l'avez rappelé en deux mots, mais même si on entrait dans le détail - je ne suis pas du tout un techno. Et donc j'étais pour une fois, moi qui n'ai pas une passion pour les technos, j'ai demandé à ce qu'il y ait une jeune génération de technos - aussi bien des fiscalistes, des juristes, des gens spécialisés de la high-tech... Des gens qui sont nés avec le Net - qui puissent travailler avec moi. On est à peu près entre douze et treize. Et puis j'ai amené deux ou trois observateurs de l'extérieur pour travailler avec eux, réfléchir avec eux et jouer au ping-pong. Mais la mission va avoir deux temps : le débat et ensuite les auditions.

Amaelle Guiton : Guillaume Ledit ?

Guillaume Ledit : Qu'en est-il de la lettre de mission, qui est un peu l'arlésienne, puisqu'on a toujours pas de lettre de mission précise sur votre commission. Est-ce qu'elle va être publiée à un moment ou un autre ?

Pierre Lescure : Bien sûr, bien sûr... Il va y avoir un site : culture-acte2.fr qui va être mis en service dès le début de la semaine prochaine, et sur lequel vous aurez la composition détaillée de l'équipe que je viens d'évoquer rapidement, la lettre de mission - qui en toute franchise, est à la fois précise, mais ne va pas vous apprendre grand chose par rapport à votre question. On va traiter de tout cela. Ça donne quelques directions, mais aucune sur les objectifs, sinon l'objectif politique général.

Guillaume Ledit : Mais alors ça bloque où ? Ça bloque à Matignon ?

Pierre Lescure : Ça bloque quoi ?

Guillaume Ledit : Pour la publication de cette lettre de mission.

Pierre Lescure : Non non non... On attend le site ! (- D'accord.) On va pas faire un communiqué... La lettre de mission j'ai dû la recevoir
fin juillet, je crois, et on a dit : « bon bin on la mettra en ligne pour tout le monde ».
(ndlqdn Blog de Philippe Aigrain, Interactions avec la mission Lescure (2), 18 août 2012 : « […] la lettre de mission, que Pierre Lescure n’a toujours pas reçu mais annonce pour la semaine prochaine, et dont il souhaite qu’elle soit publiée […] »)

Guillaume Ledit : Transparence alors. Parfait.

Amaelle Guiton : Alors vous avez dit Pierre Lescure, que vous avez l'intention de rencontrer tous les industriels, les détenteurs de droits, pour la première fois les usagers - effectivement c'est très important - mais il y a aussi, dans le petit monde d'Internet, des associations qui militent par exemple depuis le début pour l'abrogation d'Hadopi, qui défendent les droits des internautes... Est-ce qu'elles vont aussi être mises à contribution ?

Pierre Lescure : À partir du moment où depuis - et chaque jour un peu plus - que le Net existe, on peut dire que chaque usager est un diffuseur. Chaque usager est unique. On ne va pas recevoir tous les usagers, je suis obligé de le reconnaître ce matin...

Amaelle Guiton : Oui alors ça effectivement, mais du coup...

Pierre Lescure : En revanche, ils n'ont pas été entendu du tout , ou presque, lorsque les dispositions d'Hadopi ont été mises en place et discutées. Aujourd'hui, on avancera vers autre chose, vers un autre équilibre du mobile plus ou moins caldérien du financement de la culture à l'heure du numérique, on avancera d'ici le printemps prochain, c'est à peu près l'objectif, que s'il y a dans un premier temps un maximum d'écoute, de dialogue, y compris de parties de bourre-pifs entre les ayant-droit, les gens du Net pour le dire vite, et ma pomme au milieu.

Amaelle Guiton : Une association comme La Quadrature du Net, qu'on connaît bien ici, va être aussi mise à contribution ?

Pierre Lescure : Autant qu'elle le souhaitera et autant qu'on le pourra. Puisque vous lisez les écrits, sur le Net ou ailleurs, de La Quadrature du Net, vous savez que j'ai rencontré Philippe Aigrain (- Effectivement). On s'est vu, on a discuté, on a convenu qu'on rediscuterait sous la même forme jusqu'au moment où commenceront les auditions, et ensuite c'est de manière plus formelle que le dialogue se poursuivra. Avec eux, mais il y en a d'autres.

Amaelle Guiton : Donc ça va commencer par une partie de bourre-pifs, sur quoi ? *rires*

Pierre Lescure : Bah oui, parce que dès qu'on débat y'a forcément des parties de bourre-pifs ! Mais le cap est grand entre les deux.

Amaelle Guiton : Alors sur quoi ça peut déboucher ? C'est ce qu'on verra dans quelques instants, vous restez en direct avec nous Pierre Lescure.

[Coupure pub - reprise]

« - Salut !

- Ha salut Tobby. On vient encore de choper un dépravé sexuel récidiviste sur le réseau peer-to-peer !

- Ok. Mr President ?

- Oui alors écoutez bonjour...

- Oui alors Mr President il faut savoir que l'individu en question a essentiellement téléchargé des films de Christian Clavier, ainsi que le dernier album de Carla Bruni. »

Amaelle Guiton : Voilà on a pas résisté, c'est une petite parodie signée Mozinor, dont on ne se lasse pas, même si ça commence à dater d'il y a un certain temps. Alors, vous avez déclaré Pierre Lescure : « Hadopi a des vertus de principe ». Alors moi j'ai quand même regardé les chiffres : c'est un million d'emails, 100 000 lettres recommandées, 340 convocations... et zéro dossier transmis au parquet. C'est quand même pas très glorieux. Donc du coup, quelles sont ces vertus de principe ?

Pierre Lescure : Essentiellement, à mes yeux, pédagogiques. C'est-à-dire au moins, ça a amené un certain nombre de gens à réfléchir sur le fait que tout ne pouvait pas être simplement tout gratuit. Vous savez, depuis l'annonce de la mission, c'est-à-dire en gros le lendemain de la nomination du gouvernement, toute la question c'est : est-ce que Lescure est tenu par les lobbies des ayant-droits, est-ce qu'il vient des contenus...

Amaelle Guiton : Effectivement, c'est quelque chose qu'on vous reproche.

Pierre Lescure : Je vous rappelle que c'est une mission. C'est pas un appel d'offre, et je ne suis pas chargé de présenter mes amis de toujours en disant : « vous savez c'est eux qui ont les solutions, écoutez les ». Un. Deux : tous les tenants du Net, depuis les chercheurs jusqu'aux usagers savent bien qu'on peut pas simplement s'en sortir en disant : « on va se débrouiller ». Et il n'est pas question de continuer de financer la piscine de je ne sais quelle grande vedette de la chanson ou du cinéma. Il va falloir trouver un système absolument différent d'aujourd'hui, et qui fasse que la dynamique de financement de la culture continue, mais on est maintenant avec des millions et des millions d'usagers. Donc il faut tenir compte, ce qu'on a pas fait suffisamment lorsqu'on a travaillé sur Hadopi, tenir compte de ce nouvel entrant absolument essentiel et vital qu'est l'usager. S'il n'est pas d'accord, on arrivera à rien.

Guillaume Ledit : Et donc vous dites « absolument différent », ce qui veut dire que vous n'excluez pas ce qu'on appelle la dé-pénalisation ou la légalisation des échanges hors marchand ou non marchands ? C'est-à-dire du partage de contenus entre individus.

Pierre Lescure : Un : sincèrement, et ce n'est pas une échappatoire : je n'exclus rien. Deux : il y aura forcément une partie de la réponse qui comportera la légalisation des échanges non marchands. (- D'accord) Il y a forcément une partie qui abordera cela et qui l'intégrera. Je ne crois pas à autre chose. On parle tout le temps de la réponse graduée à propos d'Hadopi : bah la réponse graduée elle sera aussi sur les offres. Parce que si on ne réussit pas à changer votre perception, à ce que vous soyez vraiment intéressé par tout ce qu'on a proposé pour développer l'offre légale, aussi bien gratuite que payée en licence plus ou moins globale, ou payée au coup par coup quand c'est très exceptionnel et très frais - presque instantané. Si on fait pas tout ça, Hadopi ce n'est que le gendarme. C'est comme si sur la route il n'y avait que des radars et des gendarmes. S'il n'y a rien à voir on ne prend pas la route.

Amaelle Guiton : Précisément Pierre Lescure, pour revenir sur cette question de l'offre légale, en fait on entend ça depuis les débuts de l'Internet grand public. Et l'Internet grand public c'est le milieu des années 90 on va dire. Donc on a l'impression quand même que les industries...

Pierre Lescure : Ha c'est si vieux que ça ? *rires*

Amaelle Guiton : Non mais ma question c'est : qu'ont fait les industries culturelles depuis 20 ans pour développer l'offre légale ? Je vais vous citer un exemple. Alors je vais faire un coming-out et je vais être ridicule, mais il y a 2 mois j'ai eu envie de revoir, je ne sais pas pourquoi, le Journal de Bridget Jones. C'est un film qui n'est pas récent. Il n'y a pas de problème de chronologie des médias. J'ai cherché une solution légale : elle n'existait pas. (- C'est vrai ?) J'ai fini sur BitTorrent comme tout le monde.

Pierre Lescure : Et donc, je suis d'accord avec vous, que la plupart des industries culturelles, la musique d'abord, le cinéma aujourd'hui, s'est contentée de dire : « on va tenir le plus longtemps possible dans le régime qu'on avait ». La musique a été la première plus ou moins emportée, avec les plans sociaux, la réduction des coûts - y compris des coûts qui ne servaient à rien. Le cinéma tient encore, et c'est surtout pour lui qu'a été fait Hadopi. Alors, je me suis fait attraper par la "patrouille du Net" quand j'ai dit : « avec la télé connectée ça va être terrible ».

Amaelle Guiton : Oui effectivement...

Guillaume Ledit : "Les pirates", oui, il ne faut pas prononcer ce terme...

Pierre Lescure : Si on reprend mot à mot ce que j'ai dis, j'ai jamais dit « les pirates auront... ». Non, j'ai dis...

Amaelle Guiton : Ce que vous dîtes, c'est que c'est inarrêtable en tout cas.

Pierre Lescure : ... j'ai dis qu'il n'y aurait plus de pédagogie possible du tout si on ne travaillait pas ensemble et si on aboutissait pas à un consensus pas mou mais le plus solide, le plus dur possible, avant l'arrivée de la télé connectée. Parce que ça sera d'une telle facilité qu'ensuite quand on va vous dire : « ha non faut pas faire ça », on vous fera un bras d'honneur.

Amaelle Guiton : C'est quoi votre agenda, là, concrètement ?

Pierre Lescure : L'idéal c'est qu'on puisse présenter sur 3-4 grands thèmes un petit état des lieux qui dira notre conviction et qui essayera de dire est-ce que tout le monde est d'accord à peu près sur ce qu'on a aujourd'hui en insuffisance d'offre légale, en bilan d'Hadopi - les plus et les moins, avec beaucoup de moins - etc, etc. Et à partir du 25 septembre on commence les auditions. Il y en aura des dizaines et des dizaines, et il faudrait qu'au moment de mars-avril, Cannes au plus tard, on ait un faisceau de propositions.

Amaelle Guiton : C'est-à-dire que vous espérez donc rendre la conclusion de vos travaux au printemps prochain.

Pierre Lescure : Je pense que si on est pas capables de donner au moins un corps de doctrine au printemps prochain, faudra le filer à quelqu'un d'autre. C'est qu'on aura, moi et les autres, échoué. Mais j'ai pas la prétention naïve de dire qu'on va tout régler, y compris dans les détails de la boite à outils. Il faut juste qu'on commence à travailler ensemble avec le plus possible de gens de part et d'autres, qu'on change la manière d'aborder un problème par lequel il va bien falloir passer.

Amaelle Guiton : Hé bien écoutez, en tout cas on suivra évidemment de près les travaux de cette mission. Rendez-vous au plus tard au printemps prochain donc pour voir ce que ça aura donné. Merci beaucoup Pierre Lescure d'être venu nous voir ce matin et d'avoir répondu à nos questions.

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