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[DNA] Contre la « dictature Internet »

L’espace de liberté et d’égalité que devait être internet s’est retourné contre nous. Et pourrait même devenir un frein à la démocratie, explique Jérémie Zimmermann, cofondateur de La Quadrature du Net, qui défend les droits et libertés des citoyens sur internet.

Quand vous entendez « internet » et « démocratie » dans la même phrase, vous pensez à quoi ?

À la neutralité du net. C’est-à-dire cette caractéristique technique du réseau qui fait d’une part qu’on a tous une capacité égale d’accès à des contenus, des services et des applications : on peut s’informer à toutes les sources existantes, qu’elles soient ou non dans notre espace géographique, linguistique, politique… Et la neutralité du net c’est aussi une capacité universelle de participation, de publication. Donc de participer au débat public, de le renforcer, de le contester ou de construire des discours alternatifs. C’est cette neutralité qui fait qu’internet est un outil démocratique.

C’est la théorie. Mais la pratique ?

Elle est clairement menacée, et de bien des façons. D’abord parce que des opérateurs pensent qu’il est justifié, pour des raisons commerciales, de restreindre les possibilités de leurs utilisateurs. Par exemple, certains sites de vidéos ou de systèmes de voix sur IP (la version internet du téléphone, ndlr) sont rendus inaccessibles par des opérateurs téléphoniques. Aussi, certains fournisseurs d’accès internet ralentissent l’accès à YouTube pour privilégier Dailymotion. Ces restrictions d’accès commerciales menacent la liberté d’information et d’expression en même temps que la libre concurrence et l’innovation. Il y a aussi des restrictions de nature politique. Dans des dizaines de pays, on pratique une censure d’internet extrêmement dangereuse). Elle n’est pas le fait uniquement de pays totalitaires. Une autre tendance, entre les deux, est la mise en place de mécanismes privatisés de censure où les gouvernements incitent les opérateurs privés à se livrer eux-mêmes à des actes de censure en retirant des contenus sur la base de simples soupçons, en dehors de toute procédure judiciaire.

On voit aussi, depuis le début de l’été dernier avec le scandale Prism, que des grands acteurs d’internet participent à une entreprise massive d’espionnage… On n’a pas pris assez de recul, jusqu’ici, pour voir venir la fulgurante progression des technologies, ne serait-ce qu’au niveau du matériel. Dans les années 80 on avait des micro-ordinateurs qui étaient livrés avec l’ensemble de leurs spécifications, on pouvait les ouvrir, et n’importe quel bidouilleur pouvait savoir comment ils fonctionnaient. Maintenant on a des machines coulées dans le plastique qui nous interdisent de les ouvrir, de voir leurs composants et même d’en enlever la batterie. On est passé d’une ère des machines amies à une ère des machines qui se retournent contre leurs utilisateurs.

Et pour les contenus ?
Que ce soit pour les contenants ou les contenus, les objectifs sont avant tout commerciaux. Le modèle économique de Google et Facebook, par exemple, est basé sur la récolte des données personnelles des utilisateurs. Grâce à elles ils peuvent définir des profils toujours plus fins sur nous, et plus ils sont fins plus leur valeur commerciale est grande. On peut tout à fait imaginer qu’ils soient ensuite revendus à des assureurs, des banques, qui s’en serviraient pour établir leurs calculs de risques… Et on se rend compte maintenant avec les révélations de Snowden que l’alliance de ces matériels fermés et de ces plate-formes qui aspirent nos données personnelles est un énorme pouvoir pour les entreprises qui les contrôlent. Et que ce pouvoir est détourné par les services de renseignements qui rêvent eux aussi, mais pour d’autres raisons, de profiler les individus. Et de les espionner. Tout ça aboutit à un mélange d’espionnage industriel, d’espionnage politique et d’espionnage civil. Tout cela se fait aux dépens de notre vie privée. Et donc sur son contrôle par les autorités.

En quoi la question de la vie privée est fondamentale ?
Quand une personne se sait surveillée, son comportement change. Quand on craint que ce qu’on dit ou fait puisse être utilisé contre nous, on ne parle pas de la même façon de son patron ou de son gouvernement, on ne va pas à telle réunion d’un nouveau parti politique ou d’alcooliques anonymes ou de malades du sida. Donc une atteinte au droit fondamental à la vie privée est une atteinte à la liberté d’expression, à la liberté d’opinion, de réunion, de mouvement. Sans ça, pas de démocratie.

Donc internet c’est pire que la Stasi ?
À côté du monde qui se dessine sous les révélations de Snowden, la Stasi c’est Disney-land ! Des amis allemands ont fait le calcul : mises ensemble, toutes les armoires de la Stasi rempliraient un espace équivalent à une grosse ville. Si on mettait sur fiches tout ce que la NSA collecte, les mêmes armoires occuperaient la moitié de l’Afrique. Le nombre d’informations que l’on transmet chaque jour est colossal ! C’est pas uniquement nos SMS, nos e-mails ou nos appels. C’est avec qui on échange, à quelle heure, pendant combien de temps. C’est nos déplacements. Ce sont les pages que nous visitons sur internet. Nos recherches. Nos achats. Google en sait plus sur vous que votre mère ! Google sait tout de vos orientations sexuelles, politiques, de vos coups de déprime, de votre heure de lever. On n’imagine pas ce que ça donnerait aux mains d’entreprises qui doivent vous vendre une assurance ou vous fournir un emploi. Le contrôle potentiel des individus est absolument terrifiant. On n’imagine pas ce que ça donnerait aux mains d’un pouvoir totalitaire.

C’est la notion même de dictature qui a changé ?
Notre pari de hackers, dans les années 90, était de dire que le cryptage des données allait permettre à nos sociétés de se protéger contre les totalitarismes. C’est périmé. Entre-temps, les Facebook, Google, Apple etc. ont vendu à grands coups de marketing qu’abandonner sa vie privée c’était cool et que c’était une façon de se faire des amis. L’enjeu de société est bien plus vaste et va bien au-delà de l’utilisation de nos trucs de geeks. Ca touche à des fondamentaux : se protéger, protéger ses proches, et réévaluer le rapport qu’on a à la technologie. Il faut qu’on choisisse, maintenant, si ce sont les technologies qui nous contrôlent ou si c’est nous qui les contrôlons. C’est la question qu’on pose : est-ce qu’on va réussir à faire comprendre que si on veut une société plus libre, où on pourra tous s’exprimer, participer, innover, créer, faire du business ou de la politique, il faut reprendre le contrôle de notre vie privée et des technologies.

Mais ça passe par quoi ?
Ca passe par comprendre les fondamentaux de l’informatique (les produits que nous utilisons changent beaucoup mais seulement en surface, leur noyau reste le même), les fondamentaux du partage de connaissances, la neutralité du net et l’usage du logiciel libre. Les pouvoirs publics doivent aussi investir dans des technologies qui libèrent plutôt que de dépenser des fortunes en licences pour des technologies qui contrôlent. Et surtout, il est essentiel qu’on s’approprie ces questions, fondamentales. Qu’il y ait une prise de conscience. On l’a montré avec Acta : si on s’organise, on peut avoir un impact. La démocratie ne s’use que si on ne s’en sert pas.

Propos recueillis par Anne-Camille Beckelynckr

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