[L'Impossible] Entretien avec Benjamin Bayart

XP — Mais c'est logique que les politiques se mêlent de réseau…

BB — Qu'ils se mêlent de ce qui se passe sur le réseau, c'est normal. Insulter, par exemple, c'est interdit, ça relève de la loi, donc l'interdiction s'applique aussi sur Internet. Et il est normal que la police soit formée et outillée pour intervenir sur le réseau lorsque la loi est transgressée. Je dis bien : dans ce qui se passe sur le réseau. C'est compliqué à expliquer. Le réseau est la réalité physique du monde numérique. Les politiques ne se mêlent pas de la réalité physique du monde. La constante universelle de la gravité vaut 9,81 à Paris, ça n'est pas par décision politique. La façon dont fonctionne physiquement Internet ne relève pas d'un choix politique. Vouloir modifier le fonctionnement technique d'Internet pour le faire coller à des objectifs politiques est une ânerie. Ça dénote une profonde ignorance.

XP — Tu n'es pas le seul à dire ça. Quels sont les exemples de cette ignorance ?

BB — Deux exemples, Hadopi et Loppsi. L'idée qui est derrière Hadopi, ma grand-mère aurait pu l'avoir : les enfants font des bêtises avec Internet, on les prive donc d'Internet, comme on les prive de télé. C'est débile. Priver quelqu'un de l'accès à Internet sous la forme d'une condamnation pénale — dans le cadre de la justice qui s'exerce contre un citoyen adulte et responsable —, c'est le priver de son droit de s'exprimer. C'est sans précédent dans l'histoire. On ne condamne jamais quelqu'un à ne plus avoir le droit de parler. Ça n'a pas de sens. Les politiques n'ont pas compris ça. On le leur a dit pendant les deux ans de travail qu'ils ont consacrés à cette question. Ils ont eu l'illusion que c'était une petite peine alternative, mais ils se trompaient. C'est une peine grave. Extrêmement lourde. Aller sur ce terrain est dangereux. Et au final, c'est le Conseil Constitutionnel qui le leur a dit. Loppsi, c'est autre chose. Ça consiste à dire que le pédopornographique est si grave qu'on ne peut pas attendre six mois que la justice se prononce, et qu'il faut donc donner à la police le moyen de filtrer les sites web. C'est une idée tout à fait simpliste. Ça signifie que la police va dresser des listes de sites web interdits — listes secrètes, pour ne pas créer un annuaire du pédopornographique estampillé « République française » — et bloquer ces sites. C'est-à-dire que la police, sur décision secrète, va interdire l'accès à un site web sous prétexte qu'il est pédopornographique. Mais comment vérifie-t-on ? En France, on sait depuis longtemps que censurer sur décision secrète du ministère de la police n'est pas une grande idée. On ne se permettrait ça dans aucun autre domaine. Si on disait que le ministère de l'Intérieur a le droit d'interdire la publication d'un livre ou la sortie d'un journal sur décision secrète, sans aucune procédure de justice, ça ferait bondir tout le monde. Parce que là, tout le monde comprend de quoi on parle.

[…]

Par exemple, dans le débat sur la neutralité du Net, il y a divergence entre Laure de la Raudière, qui a traité le sujet côté UMP, et Christian Paul, côté PS. La neutralité du réseau, c'est le fait que le réseau garde un comportement complètement passif, et permette tous les possibles. Un réseau non neutre est un réseau dans lequel un fournisseur d'accès privilégie tel service plutôt que tel autre, parce qu'il touche un petit pourcentage ou qu'il a pris des parts dans ce service — c'est pourquoi, par exemple, Dailymotion fonctionne mieux que Youtube sur Orange, parce qu'Orange est actionnaire de Dailymotion et pas de Youtube. Laure de la Raudière estime que la main invisible du marché va réguler et garantir la neutralité du réseau par la libre concurrence, que les gens iront vers des fournisseurs d'accès garantissant la neutralité plutôt que vers les autres. Christian Paul considère que cette main invisible ne fonctionne pas - surtout quand cinq opérateurs seulement se partagent le plus gros du marché. Ils s'opposent sur la méthode et l'ordre des priorités, mais pas sur les objectifs à atteindre, sur le sens structurant de la neutralité du Net pour la société.

Revue L'impossible, Avril 2012, n°2 — www.limpossible.fr
Version intégrale contribuée, PDF, 6 pages